[Humeur] Star Wars, la presse, les fans, et surtout les embargos

Ca fait un moment que je n’ai rien écrit ici (plus d’un an, OKAY) mais la petite effervescence actuelle autour de Star Wars : Le Réveil de la Force m’a donné envie de reprendre le clavier. Non pas pour parler de la saga en elle-même – que j’adore depuis ma plus tendre enfance – mais pour donner mon avis sur la réaction de la presse face à l’embargo imposé (ou pas) par Disney.

On ne va pas tourner autour du pot : je suis une fan de Star Wars. J’ai vu tous les films des dizaines de fois depuis que je suis gamine, et j’ai commencé bien avant de tout comprendre à l’histoire. Forcément, la sortie de l’Episode VII me touche en tant que fan, mais également en tant que journaliste. J’ai écrit un paquet d’articles sur le sujet et actuellement le pic est probablement atteint. C’est avec une joie non dissimulée que j’ai accepté la proposition de Disney pour voir le film durant une projection presse unique, qui a eu lieu à Paris le 15 décembre.

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A film exceptionnel, conditions exceptionnelles… l’invitation à la projo était accompagnée d’un embargo, comme souvent. Le contenu de ce dernier n’est plus un secret depuis que François Forestier, du Nouvel Obs, a pondu un article dans lequel il estime que « Star Wars nous prends pour des cons« , notamment parce que, parmi les conditions de l’embargo, on trouve la demande de ne pas spoiler certains éléments du film, notamment « ne pas révéler l’intrigue du film ni les liens unissant les personnages afin de ne pas spoiler les premiers spectateurs« . Cette requête et d’autres, notamment le fait que le lieu de la projection ne serait révélé que la veille, via un SMS, a grandement choqué le journaliste… qui au final, conclut son article en expliquant avoir lui-même accepté les conditions. Cherchez donc la cohérence dans la démarche.

Spoiler n’est pas critiquer

Disney ne veut donc pas que l’on spoile un film très attendu depuis des mois. Je n’ai pas été spécialement choquée par l’embargo, pour moi ça coule de source qu’il ne faut pas spoiler les éléments essentiels d’une intrigue lorsqu’on parle d’un film qui vient tout juste de sortir – l’embargo critique étant fixé au 16, à 9h01, soit l’heure des premières projections publiques. Hors, une (petite) partie de la presse française semble avoir pris l’idée en grippe : Le Monde a notamment décidé de ne pas assister la projo presse, estimant que « De mémoire journalistique, aucune société de production n’avait ainsi prétendu se mêler du contenu des articles de presse et des conversations privées des journalistes avec leurs proches, en brandissant de surcroît la menace de poursuites judiciaires. »

Je ne sais pas si je pratique le métier depuis moins longtemps que le rédacteur de cet article, mais j’ai, rien que durant la seconde partie de 2015, signé une demi-douzaine d’embargos, certes pour des jeux vidéo et pas pour des films, où l’on me demandait clairement de ne pas spoiler l’histoire, les relations entre les personnages, ou encore certains éléments de l’intrigue, dans mes tests ou mes articles. Encore une fois, ça me semble plutôt évident. Le jeu vidéo et le cinéma utilisant des mécanismes similaires, il ne me semble pas déconnant qu’à partir du moment où le but est de divertir, de surprendre un public, il ne faut pas lui gâcher son plaisir en lui balançant dans la figure ce qui l’attend dans un produit culturel qu’il achète au prix fort. Dire que Disney est la première entreprise de toute l’histoire du divertissement à inviter la presse à ne pas trop en dire, c’est avoir une vision plutôt étriquée de la tendance actuelle.

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Et puis quand bien même, j’insiste vraiment sur le fait que je trouve assez dingue qu’on se doive de rappeler qu’il ne faut pas spoiler une oeuvre dans une critique, tellement ça me semble évident. C’est encore plus dingue qu’on puisse mal prendre une telle demande. Alors oui, la démarche du Monde est plus honnête que celle de l’Obs : l’Obs a fustigé les conditions imposées, mais y est allé quand même – et en a même rajouté une couche aujourd’hui, histoire qu’on comprenne bien que, pfiou, aller voir Star Wars au Pathé Quai d’Ivry, c’était grave la mission – tandis que Le Monde n’était pas d’accord, et donc n’y est pas allé. Par contre, Le Monde sortira quand même une critique jeudi, parce que Star Wars ça fait du clic. Et vu que le site trouve grave qu’on l’empêche de spoiler, on imagine que toute l’intrigue sera déballée dans une critique qui dénoncera.

Mission pour les uns, routine pour les autres ?

Cette année, en raison d’une charge de travail plus importante chez Clubic, j’ai fait beaucoup moins de projos presse. Néanmoins, dans une partie d’entre elles, j’ai dû laisser mon smartphone au vestiaire. J’ai même dû le faire à certaines projections publiques, notamment celle d’Hunger Games 4, proposé en avant-première au Grand Rex le 9 novembre. Comme beaucoup de gens, je me sens à poil sans mon smartphone, et j’ai la flippe de perdre le ticket pour le récupérer. Mais je le fais, parce que c’est comme ça.

PoeDisney le fait souvent aussi : lors de sa soirée de rentrée, le studio avait gardé tous les smartphones, car il comptait diffuser la première bande-annonce de Captain America : Civil War plus d’un mois avant sa diffusion mondiale. Quand il lutte contre les leaks d’une bande-annonce en confisquant les portables, on ne dit rien. Mais quand Disney demande de laisser le smartphone au vestiaire pour le film le plus attendu de l’année, certains râlent. C’est juste que, pour le premier cas comme pour l’avant-première publique, ils ne se déplacent sans doute pas. Pour Star Wars, autre affaire.

Devant le Pathé Quai d’Ivry, mardi, une dame, une journaliste, cherchait à interroger les gens qui entraient voir la projo. Elle m’a arrêté dans ma lancée d’une façon absolument pas polie – « Attendez, arrêtez-vous » – sans se présenter. Son caméraman a commencé à me filmer, et elle m’a posé des questions sur la façon dont j’avais eu une invitation pour la projection. Autant le dire tout de suite, je déteste ces méthodes. J’ai joué à l’imbécile, en disant que l’agence de comm’ m’avait envoyé un mail. Elle a insisté avec des questions orientées : elle voulait que je dise du mal de la méthode, que je dise que je trouvais ça mal d’envoyer l’adresse de la salle la veille par SMS, que je n’avais pas apprécié de devoir signer un document numérique pour qu’on me lâche un QR Code me permettant d’entrer dans la salle.

Quand je lui ai dit que non, ça ne me choquait pas, elle m’a regardé avec un air halluciné. « Ca fait 20 ans que je fais ce métier, et je n’avais jamais vu ça« . Je suis partie en lançant, avec l’air aimable qui me caractérise quand je ne suis pas d’humeur, qu’il faudrait sortir un petit peu.

Les QR Code sont utilisés depuis des années dans de multiples salons professionnels. Et même quand vous commandez des places de cinéma par Internet, on vous en fait imprimer pour rentrer dans certaines salles ! Alors qu’on en donne pour une projo presse ? Ca n’a rien de choquant. Je trouve même ça très pratique : ça évite les files d’attente liées aux vérifications de listes.

Le seul côté un peu lourdingue de ce dispositif, c’était de ne pas connaitre le lieu, et surtout l’heure de projection moins de 20h avant. Difficile dans ces conditions d’organiser sa journée. Mais comme tout le monde a souligné le caractère exceptionnel de l’organisation de Disney, alors on peut bien s’organiser une fois dans l’année pour ça…

La presse n’a pas tous les droits sur le public

Alors oui, c’est Star Wars, et qu’on en parle en bien ou en mal, ça fait vendre. Même critiquer la politique d’embargo de Disney fait du clic. Voilà, c’est naze, mais on en parle quand même, parce que bon, voilà quoi.

Je ne dis pas que je valide toute la démarche. A mon sens, le problème est plus large : ce sont les embargos au sens strict le problème. Car parler du cas Star Wars, c’est malheureusement éluder tous les autres embargos qu’un journaliste est contraint de signer chaque année. De façon générale, les embargos me font peur, j’ai toujours la crainte de faire une connerie et de les rompre maladroitement. C’est pourquoi, généralement, je ne dis rien du tout avant la levée d’un embargo.

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Seulement voilà : dans le cas de Star Wars : Le Réveil de la Force, j’estime que l’embargo se tient. Avant la projection presse, un employé de Disney a expliqué que si rien n’avait filtré sur l’histoire et sur les personnages, c’est parce que le studio voulait offrir une expérience vierge aux spectateurs. Une intrigue inédite.

Et là, c’est la fan qui parle : quand le logo du film s’est révélé sur l’écran, quand l’intrigue a commencé à défiler au son du thème de John Williams, je me suis prise à penser aux gens qui, en 1977, ont découvert pour la première fois Un Nouvel Espoir dans leur cinéma. Plus que pour la prélogie, dont on connaissait déjà la finalité, j’ai eu l’impression de vraiment découvrir un Star Wars. Ca m’a émue, et j’ai vraiment été heureuse de ne rien savoir du film que je m’apprêtais à découvrir. Et la journaliste en moi ne voudrait, en aucun cas, priver un autre fan de cette sensation extraordinaire. Même si ça nécessite de ne pas écrire un article à clics.

Que la Force soit avec vous.

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